Pour comprendre le rire, il faut le replacer dans son milieu naturel, qui est la société; il faut surtout en déterminer la fonction utile, qui est une fonction sociale. Telle sera, disons le dès
maintenant, l'idée directrice de toutes nos recherches. Le rire doit répondre à certaines exigences de la vie commune. Le rire doit avoir une fonction sociale.
Toute raideur du caractère,de l'esprit et même du corps, sera donc suspecte à la société, parce qu'elle est le signe possible d'une activité qui s'endort et aussi d'une activité qui s'isole, qui
tend à s'écarter du centre commun autour duquel la société gravite, d'une excentricité enfin.
Si Harpagon nous voyait rire de son avarice, je ne dis pas qu'il s'en corrigerait, mais il nous la montrerait moins, ou il nous la montrerait autrement.
Disons le dès maintenant, c'est en ce sens surtout que le "rire châtie les moeurs". Il faut que nous tâchons tout de suite de paraître ce que nous devrions être, ce que nous finirons par être un
jour véritablement.
Problème fondamental : quelle relation y a-t-il entre la société et les individus qui la composent? S’agit-il d’êtres indépendants ou sont-ils comme instrumentalisés par le groupe auquel ils
appartiennent? Leur comportement semble sans cohérence avec l’ordre social (à rechercher leur intérêt, ils lèsent l’intérêt commun, leur attitude est bien souvent sinon anti-sociale du moins
asociale et présente à bien des occasions un danger pour le groupe et sa cohésion), pour que la société perdure il faudrait alors concevoir que paradoxalement un certain ordre naisse du heurt entre
les individus (qu’il existe un principe de régulation interne à la société), à moins que cet ordre soit imposé de l’extérieur, fût-ce de manière violent, par exemple par l’Etat.
Bergson utilise pour illustrer sa thèse l’exemple d’Harpagon, figure type de l’avare. Quelle est alors la « fonction sociale » de cette caricature? Pourquoi Harpagon faisait-il rire du
temps de Molière et surtout, pourquoi continue-t-il à faire rire de nos jours? En effet, si la thèse de Bergson était valable, i. e. si le rire ne valait que pour une société donnée et avait pour
fonction de rectifier le comportements des individus pour les rendre pleinement utiles d’un point de vue social, on pourrait comprendre que ce personnage d’avare fasse rire à la cour de Louis XIV,
mais alors comment expliquer qu’elle fasse encore rire un citoyen du 21° siècle vivant dans une société démocratique et fondée sur le principe du libre échange? En d’autres termes, pour que la
thèse de Bergson tienne, il faudrait que cette caricature de l’avarice ait encore une justification sociale.
- Au 17° siècle dans le cadre d’une société de cour, le rôle social de ce type de rire s’explique sans difficulté : il s’agissait pour les « Grands », i. e. les personnages qui avaient de
l’importance et qui voulaient une place à Versailles, de faire montre de leur munificence. Pour cela, il fallait paraître, mener grand train et par conséquent dépenser énormément. L’avare quant à
lui ne dépense rien et considère au contraire que l’argent n’est pas un moyen par un but en lui-même. Son attitude était alors considérée comme vile et méprisable, son avarice était la marque de sa
bassesse. Voilà pourquoi elle était ridicule et risible. Le comportement d’Harpagon est antisocial en ce sens où il ne correspondait pas à celui qu’il fallait adopté pour s’intégrer dans une
société de cour où l’argent n’était qu’un moyen de montrer sa grandeur et était fondamentalement répugnant en lui-même.
- Pourquoi alors Harpagon nous fait-il encore rire alors que la société dans laquelle nous vivons a fait de l’argent sa valeur. Accumuler des capitaux est utile : cela permet d’investir pour
produire puis vendre, par conséquent s’enrichir encore? Il ne devrait donc plus être risible d’aimer l’argent. La thèse de Bergson ne tient donc pas : le comique de l’attitude de l’avare devrait
consister en autre chose. Le rire ici ne semble « répondre à aucune exigence de la vie commune ». Essayons néanmoins d’expliquer de manière bergsonienne la situation. Harpagon accumule
des richesses, se faisant il se constitue un fameux capital, ce qui va dans la logique d’une société économiquement libérale. Mais l’utilité de ce comportement s’arrête là : l’avare se contente de
thésauriser et à aucun moment il ne rentre dans une logique véritablement libérale. Dans cette perspective en effet, l’argent produit l’argent : Harpagon devrait investir son capital, le faire
fructifier, bâtir une entreprise et engranger des profits. Or il conserve son trésor dans sa « cassette », cela revient en fait à lui retirer toute valeur sociale. On peut alors
comprendre le ridicule du personnage : il est, encore de nos jours, en dehors de la société.