Il est facile de comprendre que l'on puisse mentir à autrui. En effet, quand je mens, je connais la vérité et par définition, l'autre l'ignore : il est alors facile de lui faire croire quelque
chose de faux ou plus simplement de lui cacher la vérité. Mais si je me mens, je connais bel et bien la vérité. Comment alors tenir pour soi-même pour vrai ce que l'on sait pertinemment être
faux? Ou plus simplement, comment faire pour se cacher ce qui pourtant crève les yeux de celui qui se ment? Se mentir à soi-même semble donc totalement impossible d'un point de vue strictement
logique. Or les exemples de mensonge à soi ne manquent pas. De fait se mentir à soi-même est donc posiible dans les faits mais est intellectuellement inconcevable. Comment est-il alors possible de
se mentir à soi-même?
Quelques textes pour nourrir la réflexion.
« L'homme, quelque rabaissé qu'il soit au-dehors, se sent souverain dans sa propre âme. Il s'est forgé quelque part, au cœur de son moi, un organe de contrôle qui surveille si ses propres émotions
et ses propres actions sont conformes à ses exigences. Ne le sont-elles pas, les voilà impitoyablement inhibées et reprises. La perception intérieure, la conscience, rend compte au moi de tous les
processus importants qui ont lieu dans l'appareil psychique, et la volonté, guidée par ces renseignements, exécute ce qui est ordonné par le moi, corrigeant ce qui voudrait se réaliser de manière
indépendante (...).
Dans certaines maladies, et, de fait, justement dans les névroses, que nous étudions, il en est autrement. Le moi se sent mal à l'aise, il touche aux limites de sa puissance en sa propre maison,
l'âme. Des pensées surgissent subitement dont on ne sait d'où elles viennent ; on n'est pas non plus capable de les chasser. Ces hôtes étrangers semblent même être plus forts que ceux qui sont
soumis au moi ; ils résistent à toutes les forces de la volonté qui ont déjà fait leurs preuves, restent insensibles à une réfutation logique, ils ne sont pas touchés par l'affirmation contraire de
la réalité. La psychanalyse entreprend d'élucider ces cas morbides inquiétants, elle organise de longues et minutieuses recherches, elle se forge des notions de secours et des constructions
scientifiques, et, finalement, peut dire au moi :
«Il n'y a rien d'étranger qui se soit introduit en toi, c'est une part de ta propre vie psychique qui s'est soustraite à ta connaissance et à la maîtrise de ton vouloir. C'est d'ailleurs pourquoi
tu es si faible dans ta défense; tu luttes avec une partie de ta force contre l'autre partie, tu ne peux pas rassembler toute ta force ainsi que tu le ferais contre un ennemi extérieur. (…) La
faute, je dois le dire, en revient à toi. Tu as trop présumé de ta force lorsque tu as cru pouvoir disposer à ton gré de tes instincts sexuels et n'être pas obligé de tenir compte le moins du monde
de leurs aspirations. Ils se sont alors révoltés et ont suivi leurs propres voies obscures afin de se soustraire à la répression, ils ont conquis leur droit d'une manière qui ne pouvait plus te
convenir.(...) Le psychique ne coïncide pas en toi avec le conscient : qu'une chose se passe dans ton âme ou que tu en sois de plus averti, voilà qui n'est pas la même chose(...).»
C'est de cette manière que la psychanalyse voudrait instruire le moi. Mais les deux clartés qu'elle nous apporte : savoir, que la vie instinctive de la sexualité ne saurait être complètement
domptée en nous et que les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients, et ne deviennent accessibles et subordonnés au moi que par une perception incomplète et incertaine, équivalent à
affirmer que le moi n'est pas maître dans sa propre maison. »
Freud, Essais de psychanalyse appliquée
« La substance, au sens philosophiques du mot, est ce quelque chose d'indescriptible qui sert de support aux phénomènes ; une foule de faits psychologiques, sensations, sentiments, idées,
déterminations volontaires se succèdent en nous et cependant sous ces phénomènes qui passent quelque chose reste puisque nous disons toujours que c'est le même moi qui pense, qui sent et qui veut.
Ainsi, il y a dans chacun de nous, d'une part des modifications de l'âme, d'autre part ce qui reste, ce qui est immuable, le moi, la substance qui demeure sous chacune et sous l'ensemble de ces
modifications. Quand nous parlons de nous-mêmes, il ne nous vient jamais à l'esprit de dire que notre moi ait été remplacé par un autre. Je me transporte vingt ans en arrière ; à cette époque, je
n'avais peut-être aucune des idées que j'ai aujourd'hui. Les sentiments que j'éprouvais alors, je ne les éprouve plus. Je ne me déciderais plus comme je me décidais à cette époque. Rien en moi ne
se passe à la lumière d'alors ; cependant je dis toujours je ou moi, en parlant de cet être d'autrefois et c'est bien le même moi[...]. Ainsi, bien qui tous les actes, tous les états, toutes les
modifications de ce moi aient changé, il est resté identique à lui-même, il est donc autre chose que ces modifications, autre chose que ces phénomènes ; il est substance. Ainsi la conscience nous
révèle l'existence d'une substance que chacun de nous appelle je ou moi. Il est facile de montrer que non seulement le moi nous apparaît comme substance, mais que de plus c'est la seule substance
que nous connaissions. On parle souvent de la substance matérielle. Les corps qui nous entourent, que nous voyons, que nous touchons, nous font l'effet de substances, mais une analyse même peu
approfondie nous fait voir bien vite que nous ne connaissons de la matière que des qualités, que nous n'atteignons pas, que nous n'atteindrons jamais la substance ou comme on dit le substratum qui
les suit. Par exemple, une feuille de papier me fait l'effet d'une chose douée d'existence substantielle. Qu'est ce que je connais cependant de cette feuille de papier ?[...]. Otez à cette feuille
de papier toutes ses qualités forme, couleur, résistance, pesanteur, etc...que reste-t-il ? Nous serions fort embarrassés pour le dire. Une fois les qualités enlevées, il semble que rien ne
restera, que sous ces phénomènes on ne trouvera pas de substance. Un objet matériel n'est donc pour nous qu'une agglomération de qualités ; mais il n'en est pas ainsi pour le moi. Otez lui par la
pensée toutes ses qualités, retranchez-en tous les phénomènes dont il est le théâtre, il restera cependant une force, un être bien déterminé que notre conscience perçoit et que chacun de nous
appelle je ou moi. »
Bergson
« Distinguons donc deux formes de la multiplicité, deux appréciations bien différentes de la durée, deux aspects de la vie consciente. Au-dessous de la durée homogène, symbole extensif de la durée
vraie, une psychologie attentive démêle une durée dont les moments hétérogènes se pénètrent; au-dessous de la multiplicité numérique des états conscients, une multiplicité qualitative; au-dessous
du moi aux états bien définis un moi où succession implique fusion et organisation. Mais nous nous contentons le plus souvent du premier, c’est-à-dire de l’ombre du moi projetée dans l’espace
homogène. La conscience, tourmentée par un insatiable désir de distinguer, substitue le symbole à la réalité, ou n’aperçoit la réalité qu’à travers le symbole. Comme le moi ainsi réfracté, et par
là même subdivisé, se prête infiniment mieux aux exigences de la vie sociale en général, et du langage en particulier, elle le préfère, et perd peu à peu de vue le moi fondamental.
Pour retrouver ce moi fondamental, tel qu’une conscience inaltérée l’apercevrait, un effort vigoureux d’analyse est nécessaire, par lequel on isolera les faits psychologiques internes et vivants de
leur image d’abord réfractée, ensuite solidifiée dans l’espace homogène. En d’autres termes, nos perceptions, sensations, émotions et idées se présentent sous un double aspect : l’un net, précis,
mais impersonnel, l’autre confus, infiniment mobile, et inexprimable, parce que le langage ne saurait le saisir sans en fixer la mobilité, ni l’adapter à sa forme banale sans le faire tomber dans
le domaine commun. ».
Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience
" Le freudisme, si fameux, est un art d'inventer en chaque forme un animal redoutable, d'après des signes tout à fait ordinaires, les rêves sont de tels signes , les hommes ont toujours interprété
leurs rêves, d'où un symbolisme facile. Freud se plaisait à montrer que ce symbolisme facile nous trompe et que nos symboles sont tout ce qu'il y a d'indirect. Les choses de sexe échappent
évidemment à la volonté et à la prévision , ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. On devine par là que ce genre d'instinct offrait une riche interprétation. L'homme est obscur à lui-même,
cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre moi, un moi qui a ses
préjugés, ses passions, et ses ruses, une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a pas de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je, cette
remarque est d'ordre moral. "
Alain, Eléments de philosophie
On peut également recourir au thème de la mauvaise foi chez Sartre.